Algérie – La fin des années de solitude
la renaissance - 14 ème épisode
Le Grand Sud - Les Jardiniers du désert
Sous un soleil brûlant, contre criquets et sauterelles, ils travaillent dans des conditions extrêmes. Pourtant ils sont de plus en plus nombreux
C’est comme un jeu: On gagne ou on perd
Sans ses jardins, Idelès, à cinq heures de piste de Tamanrasset, ne serait qu’un tas de cailloux à 1800 mètres d’altitude, à la lisière du Hoggar. Dans ce village de neuf cents habitants, les jardins sont éphémères car l’oued en crue emporte les puits, les criquets dévastent les plantations et les fourmis dévorent les pousses. Seul espace vert fixe ? La palmeraie, plantée par les ancêtres. Pour nourrir les quinze personnes de sa famille, Mohamed Amarassa a deux jardins. Du premier, dans la palmeraie, il tire des dattes, des figues et du raisin muscat qu’il vend à «Tarn». Les arbres y sont hauts, la fraîcheur opportune, les oiseaux et les papillons nombreux. Son autre jardin, Amarassa vient de le créer. Le soleil y cogne, la terre est ingrate, les récoltes encore chiches. Le Touareg de 55 ans surveille, comme s’il était son enfant, ce lopin de terre clôturé par des feuilles de palmiers séchées. «Un jardin dans le désert, dit-il, c’est comme un jeu : on gagne ou on perd.
«je ne referai jamais ce que j’ai dû faire ici»
Mahmoud Hadjadj a exercé mille métiers, mais celui-là est le seul qui lui plaît. «Je ne referai jamais ce que j’ai dû faire ici. C’était trop dur, avoue-t-il. Mais si on me donnait dix fois ce que j’ai investi, je ne vendrais pas.» A 71 ans, chic comme un gentleman farmer en chemisette à carreaux et pantalon de toile, cet entrepreneur à l’énergie peu commune dirige à El Golea l’une des plus grandes exploitations agricoles du Sud algérien : 750 hectares, dont 400 de céréales ; 3000 palmiers produisant des dattes et 8000 prêts à assurer la relève ; une centaine de chameaux ; encore plus de moutons et quelques vaches. Au volant de son pick-up, Hadjadj fonce entre les parcelles, vérifie les treize puits qui von chercher l’eau à 250 mètres de profondeur, donne des ordres à la cinquantain d’ouvriers employés à l’année. Il a dérra ré en 1989, avec une idée fixe : «II n’y a pas que les Américains et les Israélier qui peuvent faire quelque chose du désert.» Aujourd’hui, Saoudiens et Libyer viennent demander conseil à Hadjadj
«On est encore dans l’expérimentation»
Le soleil impitoyable du désert a beau lui cuirasser la peau, Boualem a gardé les rondeurs de l’enfance. Cet ingénieur agronome de 30 ans vient de reprendre l’exploitation de son père, une tâche que l’on sent immense. Sur le millier d’hectares de la ferme, 600 sont cultivés, alimentés par cinq puits artésiens. S’il produit des céréales, élève plus de 2000 moutons et 300 chèvres, ce sont les arbres fruitiers qui passionnent Boualem. Il vient d’en planter 100000. Sur chaque parcelle, une espèce différente, afin d’en sélectionner les plus généreuses. «L’agriculture saharienne reste méconnue, constate le jeune homme. On est dans l’expérimentation.» Parfois, ça marche : l’idée de mettre des poissons dans la réserve d’eau des dattiers a redonné vigueur aux arbres. Mais les succès sont rares. Pour les obtenir, il faut d’abord beaucoup de travail. Isolé dans son exploitation à 100 kilomètres de la première ville, Boualem l’ingénieur s’y est mis.
«Le sable est plus fort que nous»
Pour amener l’eau, Karim Allali a creusé une tranchée, sur 1 kilomètre. C’est dur, surtout quand ça monte. C’est long, surtout quand on le fait à la pioche. Pour que l’eau coure sur une telle longueur, Karim l’instituteur a installé une moto-pompe à deux pistons. Pour avoir des fruits, il est allé acheter des pommiers à Alger, à 2000 kilomètres de son village. Et tous les jours, après l’école, il est venu travailler à son jardin. La première année, les sauterelles ne lui ont rien laissé. Il a planté à nouveau. «Seuls les courageux font un jardin», lance cet homme de 42 ans, sec comme les peupliers qu’il s’acharne à faire grandir. Et il ajoute : «Ici, on sait que le désert est plus fort que nous. Mais quand les enfants me gonflent la tête, c’est là que je viens. Et j’oublie tout.»
«Celui qui attend l’eau du ciel mourra de soif»
Pendant la sieste, Ali Tedgar lit le tome deux des «Mille et Une Nuits», allongé sur une natte à l’ombre de sa curieuse maison ronde, inspirée de l’architecture dogon du Mali. Après la sieste, il se rend dans son jardin, à une vingtaine de kilomètres de Tamanrasset, le long d’un oued. Un havre de fraîcheur, peuplé de raisins, d’abricots, de dattes et de menthe. Ali est devenu jardinier le jour où sa mère lui a dit : «Celui qui attend l’eau du ciel mourra de soit.» «C’était en 1974, et j’ai creusé mon premier puits dès le lendemain», se souvient cet homme qui ne porte le chèche que Ion qu’il part en ville ou lorsqu’on le prend en photo, c’est-à-dire pas très souvent Les crues de l’oued ont déjà emporté la moitié de son jardin et deux puits. Le dernier plonge jusqu’à 16,80 mètre: de profondeur. Exactement. Il en est certain : «Quand on creuse avec une pelle, confie-t-il, les bras n’oublient pas les derniers centimètres.» On le visite et on s’y installe,le désert sort de sa torpeur.
Sur la route de l’Assekrem, dans le Hoggar, Abdallah Sahki a construit quelques bungalows. La peinture est encore fraîche, les travaux toujours pas terminés, mais, à l’ombre de la terrasse, au pied de la montagne Adriane, c’est un rêve de pionnier qui prend forme. «Beaucoup de gens sont convaincus qu’on ne peut rien faire du désert, explique cet ancien botaniste venu d’Alger il y a vingt-cinq ans. C’est faux ! Certes, il ne faut pas faire du Sahara l’eldorado de l’Algérie, mais les possibilités sont là. A nous déjouer.»
Ils sont nombreux comme lui, désormais, à vouloir jouer. A Tamanrasset, la ville du Grand Sud où l’on croise des Touaregs à dos de chameau, des militaires en tenue et des fonctionnaires conduisant des camions-citernes chargés d’eau, on compte aujourd’hui soixante-quatorze agences de voyage, des plus sérieuses aux plus... éphémères. Campings et maisons d’hôtes, comme celle d’Abdallah Sahki, se multiplient. Comme si le grand désert algérien sortait de sa torpeur. Les touristes, en effet, sont de retour dans le Grand Sud. «Cette zone peu habitée devient un lieu d’attraction», résume Chérif Rahma-ni, ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement. Reste à en encadrer le développement, ajoute Noureddine Moussa, ministre du Tourisme. Les infrastructures, effectivement, sont à la traîne. Les grands hôtels construits à partir des années 1960 par l’architecte Fernand Pouillon se sont dégradés. A Tamanrasset, l’unique établissement, le Tahat, n’a que l’air conditionné pour attirer le voyageur. A Timimoun, la piscine du Gourara, le seul hôtel de la ville, n’est plus en service depuis longtemps...
Cela étant, la renaissance du tourisme dans le Grand Sud ne représente qu’un aspect d’un chantier beaucoup plus ambitieux : la lutte contre la désertification. C’est en Algérie - où le Sahara, le plus grand désert du monde, représente plus de 80 % du territoire - que les Nations unies ont célébré la Journée mondiale de la lutte contre la désertification, en juin 2006, ainsi que les dix ans de la Convention de l’ONU sur ce thème. «La désertification se produit dans toutes les régions du monde», martelle-t-on aux Nations unies. En cause : la surproduction agricole, la déforestation, les pratiques médiocres d’irrigation et la pression démographique. Les tentatives pour inverser le phénomène ne sont pas toutes couronnées de succès, loin s’en faut. L’Algérie, par exemple, avait lancé, en 1973 déjà, un gigantesque projet de barrage vert. Les appelés du service national plantèrent des milliers de pins d’Alep sur une bande de 1500 kilomètres de long et 20 de large. Aujourd’hui, la barrière est abîmée, desséchée et dérisoire contre l’avancée du désert. «Chacun est concerné, déclarait en juin Kofi Annan, le secrétaire général de l’ONU. Si nous ne faisons rien, 60 millions de personne» auront, d’ici 2020, quitté les régions les plus arides de l’Afrique subsaharienne pour l’Afrique du Nord et l’Europe.»
Le réchauffement climatique pourrait encore accentuer le phénomène. «Tous les modèles établis pour les cent prochaines années prévoient une accentuation de la sécheresse à l’intérieur des continents», indique Ronald Prinn, professeur au Massachussetts Institute of Technology (MIT ) et membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). A la fin du XXIe siècle, le-températures dans les déserts devraient avoir augmenté en moyenne de cinq à sept degrés par rapport à la période 1960-1990, et les précipitations avoir baissé de 5 à 15 %.
A suivre,
Source GEO; information relayée par:
Le Pèlerin
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