Philippe Conrad
Historien. Directeur de séminaire au Collège Interarmées de Défense
Alors qu'ils se lancèrent avec le succès que l'on sait à la conquête des
Amériques, les royaumes d'Espagne et du Portugal n'ont jamais réussi à pénétrer durablement en Afrique du Nord, ni sur les rivages atlantiques ni en Méditerranée. De la croisade portugaise à la
lutte contre les barbaresques, de la « Bataille des trois rois » aux fréquents accrochages devant Alger ou Tunis, Philippe Conrad fait revivre ici quelques expéditions restées célèbres autant
pour leur esprit chevaleresque que pour la ferveur populaire qui glorifia le destin de Ferdinand le Saint ou de Sébastien Ier.
Le détroit, un enjeu majeur dès
l'Antiquité
Dès l'Antiquité, le contrôle du détroit permettant le passage de la Méditerranée à l'Atlantique est apparu comme un enjeu majeur pour les puissances du temps. Les Phéniciens s'installent à Lixus
– près de l'actuelle Larache – dès la fin du IIe millénaire avant J.-C. et leurs cousins carthaginois s'établissent à leur tour, cinq siècles plus tard, à proximité des Colonnes d'Hercule où ils
retrouvent leurs concurrents grecs. À l'époque romaine, Tingis (la future Tanger), sur la côte méridionale du détroit, et Gadès (la future Cadix), au sud de la péninsule Ibérique, gardent les
portes de l'océan et, quand l'Empire abandonnera de fait la Maurétanie Tingitane, Romains puis Byzantins s'efforceront de conserver Septem, la future Ceuta, qui sera tour à tour une position
avancée de la défense ibérique ou la base indispensable à toute intervention en Espagne.
Algésiras et Gibraltar, portes
d'accès des envahisseurs musulmans
Ce n'est qu'après avoir pris – avec, si l'on en croit la tradition, la complicité du comte byzantin Julien – le contrôle de Ceuta que Tariq et Musa peuvent lancer l'assaut qui entraînera la fin
du royaume wisigoth d'Espagne. L'émirat, puis le califat de Cordoue chercheront toujours à conserver le contrôle de la côte sud du détroit et, à la fin du XIe siècle, les Almoravides doivent
d'abord – avec l'aide du roi de Séville Al-Motamid – prendre Ceuta au royaume hammadite de Malaga pour se porter au secours de l'Islam andalou, directement menacé par les progrès de la
Reconquista castillane. La victoire décisive remportée par les royaumes chrétiens sur le calife almohade en 1212 à Las Navas de Tolosa prépare la « grande Reconquête » terminée avec la prise de
Séville en 1248 et la balance des forces penche désormais en faveur des chrétiens. Leur seul adversaire dans la péninsule Ibérique demeure le petit royaume nasride de Grenade et ils tentent
désormais de s'emparer en priorité d'Algésiras, de Gibraltar et de Tarifa, les traditionnelles portes d'accès des envahisseurs musulmans. La victoire remportée contre les Mérinides marocains au
Rio Salado en 1340 les met en situation d'y parvenir rapidement mais les ravages de la peste noire et des guerres civiles qui affectent durablement la Castille renvoient à plus tard la prise de
contrôle du détroit que se disputent également les Nasrides de Grenade et les Mérinides marocains. Les Portugais s'emparent cependant de Ceuta dès 1415 mais cette conquête ne débouche pas sur une
expansion rapide en terre maghrébine et le petit Portugal – qui s'engage déjà dans la reconnaissance méthodique des côtes occidentales de l'Afrique – n'est pas en mesure, après l'échec subi
devant Tanger en 1437, de pousser plus loin, dans l'immédiat tout du moins, l'aventure marocaine.
Presidios et fronteiras
Une fois réalisée, avec la prise de Grenade, l'unité espagnole, les Rois Catholiques – et plus spécialement Ferdinand, héritier des traditions d'expansion commerciale catalane et aragonaise – se
tourneront à leur tour vers les côtes de Barbarie où les premiers presidios seront installés au début du XVIe siècle, alors que les Portugais établissent plusieurs comptoirs fortifiés sur la côte
atlantique du Maroc. Engagée comme la poursuite logique de la Reconquista, cette politique va rapidement trouver ses limites en se heurtant à la réaction des sultans saadiens au Maroc et à
l'irruption des Turcs dans le centre et l'est du Maghreb. Points d'appui avancés en territoire ennemi davantage que bases arrières d'une pénétration en profondeur, presidios espagnols et
fronteiras ou fortalezas portugaises se maintiendront difficilement, même si Mazagan au Maroc et Oran en Algérie parviennent à durer jusqu'au XVIIIe siècle. Les ressources humaines limitées du
royaume portugais et la charge écrasante que représentait l'immense empire constitué aux XVe et XVIe siècles condamnaient l'entreprise marocaine. Il en allait de même avec une Espagne qui
apparaît certes comme la première puissance du temps mais qui – des Indes occidentales américaines à l'Empire germanique et des Pays Bas à ses possessions italiennes – doit disperser constamment
ses efforts et ne peut pour cette raison, au moment où la pression turque se fait formidable en Méditerranée, engager des moyens suffisants dans une véritable conquête du Maghreb ; celle-ci ne
figura d'ailleurs jamais parmi les objectifs de Charles-Quint ou de Philippe II. Une fois consommé l'échec des tentatives ibériques en Afrique du Nord, la persistance de la course barbaresque
suscitera de nombreuses réactions européennes, notamment contre Alger, mais il faudra attendre 1830 et la prise de la cité corsaire par les Français pour que s'ouvre une page nouvelle de
l'histoire méditerranéenne.
L'impossible croisade des Portugais
C'est sous le règne de Jean Ier – Joao –, le premier souverain de la dynastie d'Aviz, que le Portugal engage la croisade en terre africaine. Il s'agit d'employer les énergies d'une noblesse
turbulente rétive à l'autorité royale et d'éviter, en renonçant à une action contre le royaume nasride de Grenade, toute complication des relations avec la Castille. La paix a été rétablie en
1411 avec le royaume voisin et il est désormais possible de concentrer tous les efforts contre l'ennemi traditionnel musulman dont les razzias lancées sur les côtes de l'Algarve sont toujours
aussi dévastatrices. En fournissant au Portugal le contrôle de l'accès à l'Atlantique, une opération réussie au sud du détroit doit permettre de conjurer ce danger. Le roi est vivement encouragé
en ce sens par son fils Don Henrique – celui dont l'histoire a fait Henri le Navigateur – convaincu qu'il convient de mettre un terme à l'affrontement avec la Castille et que « les Infidèles sont
contre nous par nature, tandis le roi de Castille ne l'est que par occasion ». Réalisée en 1415 au nom de la Croisade – ce que confirme une bulle pontificale –, la prise de Ceuta apparaît comme
le premier acte de la grande entreprise africaine ; prudent, Jean Ier se préoccupe surtout de renforcer le pouvoir royal et il faut attendre 1437 pour que son successeur Édouard Ier Duarte
accepte de lancer, contre Tanger cette fois, une nouvelle expédition.
Celle-ci tourne au désastre. Encerclés, les Portugais doivent se rembarquer en catastrophe en abandonnant de nombreux prisonniers, dont le plus jeune des infants – Don Fernando, grand-maître de
l'ordre d'Aviz – qui mourra en captivité à Fès en 1443 et deviendra dans l'imaginaire populaire Ferdinand le Saint, disparu en martyr de sa foi. Cet échec et les troubles qui accompagnent la
succession d'Édouard Ier et les régences successives de sa veuve Éléonore d'Aragon et de l'infant Don Pedro reportent à plus tard la poursuite de l'aventure marocaine. Agé de six ans à la mort de
son père, le jeune roi Alphonse V, que l'histoire a surnommé « l'Africain », ne réussit à imposer son autorité aux factions nobiliaires qu'à partir de 1449. Pleinement acquis aux idéaux de la
chevalerie et de la Croisade, Alphonse V fut le plus ferme soutien du pape quand celui-ci voulut organiser, sans succès, la Croisade qui devait être la riposte à la prise de Constantinople par
les Turcs. Poussé par son oncle Don Henrique, le roi de Portugal se résolut à agir seul et à porter la guerre au Maroc. Il s'empare ainsi en 1458, avec la fine fleur de sa chevalerie, d'Alcacer
Seguer (Al-Qsar al-Saghir) – située sur le détroit, entre Ceuta et Tanger – et n'hésite pas à se proclamer « Roi du Portugal et des Algarves, de ce côté et de l'autre de la mer, en Afrique » ;
mais les tentatives lancées contre Tanger échouent en 1460 et 1464.
Après l'établissement d'un point d'appui sur la côte atlantique, à Anfa en 1469, ce n'est que deux ans plus tard que les Portugais, débarqués en force à Arzila, parviennent à occuper Tanger,
demeurée jusque-là imprenable. Jean II, « le Prince Parfait », qui régna de 1481 à 1495, prit soin de la défense des places déjà conquises en terre marocaine mais comprit que le Portugal – plutôt
que de s'épuiser en de vains efforts de croisade – avait davantage intérêt à exploiter les potentialités ouvertes par ses navigateurs parvenus sur les côtes de l'océan Indien après avoir réalisé
la circumnavigation de l'Afrique. C'est sous le règne de Manuel Ier (1495-1521) que les Portugais, profitant de la faiblesse des sultans mérinides marocains, reconnaissent en 1502 le site de
Mazagan avant de s'y installer quatre ans plus tard, puis s'établissent en 1504 à Santa Cruz du Cap de Gué (Agadir), en 1508 à Safi et en 1513 à Azemmour.
Ces débuts encourageants sont brutalement stoppés en 1515 quand le roi Manuel Ier, qui souhaitait étendre la mainmise portugaise au-delà du littoral, est vaincu au combat de Mamora. Faute
d'effectifs et de moyens suffisants, le Portugal ne pouvait envisager que la conservation des positions établies sur la côte ; celles-ci seront rapidement soumises à une pression grandissante. Il
apparut alors qu'il était impossible au souverain de Lisbonne de contrôler durablement l'immense empire d'outre-mer constitué par ses navigateurs, des côtes brésiliennes à celles de l'Inde et du
littoral africain aux Moluques, et de poursuivre dans le même temps au Maroc une pénétration qui se heurtait à des résistances de plus en plus vigoureuses. Jean III le Pieux ordonna donc
d'évacuer certaines places marocaines, celles qui paraissaient les plus difficiles à protéger. Santa Cruz do Cabo de Gué était déjà tombée en 1541 aux mains des musulmans du Sous ralliés aux
Saadiens qui, après avoir pris Marrakech, avaient entrepris depuis plusieurs années la conquête du Maroc central. Azemmour et Safi sont abandonnées peu après et l'année qui a vu Charles-Quint
échouer dans sa tentative contre Alger apparaît décidément, dans la lutte multiséculaire engagée contre l'Islam maghrébin, bien malheureuse pour le camp des royaumes ibériques.
La Bataille des trois rois
On pouvait espérer que les souverains espagnol et portugais allaient désormais conjuguer leurs efforts contre l'ennemi commun mais l'importance grandissante pour Charles-Quint des affaires
d'Allemagne condamna tout projet allant en ce sens. En 1550, Arzila et Al-Qsar-es-Seghir sont évacuées à leur tour. Aucune pénétration n'avait été possible vers l'intérieur à partir de cette
dernière position mais il eût été en revanche plus facile de conserver Arzila, qui pouvait constituer une précieuse base d'opérations en direction de Fès. Les mesures décidées par Jean II furent
donc critiquées, d'autant que les Portugais se maintenaient plus au sud à Mazagan, qui résista victorieusement à un siège en 1562 mais d'où toute action vers Marrakech était en revanche exclue.
L'idéal de la Croisade et les espoirs de conquête marocaine vont pourtant resurgir avec Sébastien Ier, le petit-fils de Jean III, qui règne de 1557 à 1578 – cet enfant posthume de l'infant Jean
Manuel disparu en 1554 n'a que trois ans à la mort de son grand-père. Objet d'une grande ferveur populaire, le souverain, que l'on avait surnommé le Désiré, était d'esprit chevaleresque et rêvait
de croisade alors que sa naissance posthume, perçue comme un miracle, apparaissait à son peuple comme une promesse de victoire et de gloire. Dès 1574, le jeune roi va livrer quelques combats aux
alentours de Tanger, sans obtenir de succès significatifs. Son oncle, le roi d'Espagne Philippe II, lui déconseille de se lancer dans une aventure trop risquée mais l'exaltation qui accompagne le
projet de croisade marocaine balaie tout, alors que la situation politique du royaume chérifien ne peut qu'encourager l'entreprise de conquête. Le sultan Mohammed Al-Moutaouakil a en effet été
déposé en 1576 par son parent Abdelmalek qui a le soutien des Turcs, et il sollicite l'aide du roi de Portugal. Plus de seize mille hommes, toute la fidalguia lusitanienne, sont rassemblés en vue
d'une guerre que l'opinion considère comme gagnée avant d'être engagée.
Une telle expédition nécessitait une préparation aussi complète que possible mais personne ne s'en soucia sérieusement. Débarqué à Arzila, le roi marche sur Larache en s'emparant au passage
d'Alcacer Quibir (Ksar-el-Kébir ou Alcazarquivir). C'est à proximité de cette localité, sur les rives de l'oued Makhazin, qu'eut lieu la bataille. Contre les espoirs entretenus par
Al-Moutaouakil, les troupes marocaines demeurèrent largement fidèles à Abdelmalek qui, gravement malade, n'en avait pas moins préparé l'affrontement avec beaucoup de soin. Comme l'on pouvait s'y
attendre, le jeune roi réalisa des prodiges de valeur mais fut tué au cours du combat, ce qui ne fut jamais complètement admis dans la mesure où son corps ne fut pas retrouvé. Sa figure de martyr
chrétien prit rapidement la dimension d'un mythe et le « sébastianisme », fait de nostalgie et d'attente confuse du retour du « roi perdu », hanta longtemps les âmes portugaises. Le résultat de
la « croisade » de 1578 fut l'effondrement des ambitions lusitaniennes au Maroc et surtout, le roi ayant disparu sans descendance, le rattachement, deux ans plus tard, du Portugal à l'Espagne.
Livrée le 4 août 1578, la « bataille des trois rois » – les deux candidats au trône marocain et le roi de Portugal, tous trois morts au cours de la journée – décida pour longtemps de l'histoire
de la région. Héritière des possessions portugaises pendant les soixante ans qui suivirent, jusqu'à ce que la dynastie de Bragance ne redonne aux Portugais leur indépendance, l'Espagne prenait à
Ceuta et à Tanger le relais du petit royaume voisin, qui se trouvait anéanti par les rêves de gloire d'un souverain chevalier égaré dans un monde où le temps de la Croisade était révolu depuis
longtemps. Rendue aux Portugais, Tanger passera dès 1661 à l'Angleterre lors du mariage de Catherine de Bragance avec Charles II avant d'être reconquise par le grand souverain alaouite Moulay
Ismaïl en 1684. Occupées par les Espagnols au cours du XVIIe siècle, Larache, Al-Mamura, Arzila et Alhucemas sont reprises par les Marocains entre 1681 et 1691. En revanche, Ceuta est conservée
par l'Espagne depuis 1580. Même si la place de Mazagan parvient ensuite à demeurer portugaise jusqu'en 1769, ce sont désormais les Espagnols, engagés un peu plus tard dans la lutte, qui se
trouvent en première ligne face à l'Islam maghrébin.
L'Espagne en Méditerranée
Le morcellement qui affecte le Maghreb central et oriental à la fin du XVe siècle et au début du XVIe a largement favorisé les entreprises espagnoles, contemporaines de l'implantation portugaise
sur la côte atlantique du Maroc. Hafsides de Tunis et Abdelwalides de Tlemcen ont perdu toute autorité sur les territoires qu'ils contrôlaient encore naguère. L'Ouarsenis et la Kabylie sont
devenus pratiquement indépendants, les cités du littoral telles que Tunis, Bougie, Alger ou Oran sont exclusivement tournées vers la mer, le commerce ou la course et les dynasties locales se
multiplient. Une telle situation ne peut qu'encourager les convoitises espagnoles, au moment où le succès de la Reconquista apparaît comme un signe providentiel appelant les chrétiens à
poursuivre leur croisade en terre d'Afrique, mais d'autres motivations – le souci de neutraliser des cités corsaires responsables d'une insécurité permanente en Méditerranée occidentale, celui de
prendre le contrôle du commerce entre le Maghreb et l'Europe méditerranéenne – pesèrent sans doute d'un poids considérable dans les entreprises de Ferdinand d'Aragon – la reine Isabelle est morte
en 1504 et son époux lui survécut douze ans. Les accords conclus avec le Portugal leur interdisant alors toute entreprise sur les rivages atlantiques du Maroc, les Espagnols s'emparent dès 1497
de Melilla, à l'est de la côte rifaine. L'insurrection, déclenchée en 1501, des Maures du royaume de Grenade permit au cardinal Ximénès de convaincre les souverains que la sécurité des côtes
méridionales de leur récente conquête imposait de porter la guerre en Afrique.
L'attaque lancée au printemps de 1505 contre Alicante, Elche et Malaga par des corsaires barbaresques fournit l'occasion d'agir. À la tête d'une flotte puissante, Pedro Navarro obtient en octobre
1505 la reddition de Mers-el-Kébir d'où étaient venus les assaillants, donnant ainsi un excellent mouillage à l'Espagne sur la côte africaine. Trois ans plus tard, le même Pedro Navarro s'empare
du Penon de Velez sur le littoral marocain. Il enlève ensuite Oran en mai 1509, puis Bougie en janvier 1510 et, enfin, Tripoli en juillet de la même année. Il fut moins heureux en 1511 lors de sa
tentative contre Djerba mais ses succès antérieurs suffirent pour obtenir la soumission de la plupart des ports du Maghreb. Ténès, Dellys, Cherchell et Mostaganem devinrent ainsi des cités
tributaires de l'Espagne et Pedro Navarro put même établir, face à Alger, la forteresse du Penon qui était en mesure de menacer la ville du feu de ses canons.
La poussée espagnole correspondant en fait à une période au cours de laquelle Ferdinand n'était pas retenu de manière exclusive par les affaires italiennes et la priorité qu'il donna de nouveau à
celles-ci fit que l'Espagne se contenta d'une occupation restreinte limitée aux presidios établis sur la côte maghrébine. Isolés en terre ennemie, ces points d'appui fortifiés étaient largement
laissés à eux-mêmes et survivaient souvent en commerçant avec los Moros de paz, les indigènes du voisinage qui trouvaient eux-mêmes intérêt à trafiquer avec les Espagnols, et en lançant de temps
à autre des razzias contre les troupeaux des populations établies dans l'arrière-pays. La situation des presidios se révéla donc rapidement des plus précaires et l'intervention des Turcs ne fit
que l'aggraver.
Alger, cité corsaire
Furieux de se trouver sous la menace du Penon, les Algérois firent appel au corsaire Aroudj, l'aîné des frères Barberousse, maître de Djidjelli depuis 1514. Dès 1516, celui-ci impose son autorité
à Alger et la tentative de l'Espagnol Diego de Vera pour en prendre le contrôle aboutit à un échec ; ce qui permet à Aroudj de s'emparer de Ténès, de Miliana, de Médéa et de Tlemcen avant d'être
vaincu et tué en 1518 par les autochtones, alliés pour la circonstance aux Espagnols d'Oran. Le dernier survivant des frères Barberousse, Khaïr ed-Din, fut ensuite, avec l'aide des Turcs, le
véritable fondateur en 1518 de la Régence d'Alger. L'envoi par le sultan Sélim de plusieurs milliers d'hommes et d'une puissante artillerie permit au nouveau maître de la cité corsaire de briser
toutes les résistances locales et de repousser le nouvel assaut espagnol lancé en 1519 par Hugo de Moncada.
Chassé un temps de la ville par les Kabyles, il y rétablira son autorité dès 1525. En mai 1529, la reddition, faute de renforts, du gouverneur Martin de Vargas entraîne la destruction de la
forteresse du Penon et libère Alger de la menace que faisaient peser sur elle les canons espagnols. L'extension et l'aménagement du port, suivis de la conquête de Tunis réalisée en août 1534 ne
pouvaient qu'inquiéter les royaumes chrétiens riverains de la Méditerranée. Devenus des positions avancées de l'ennemi ottoman, les deux ports barbaresques pouvaient faire subir des dommages
considérables au commerce chrétien en Méditerranée occidentale ; Charles-Quint résolut donc de porter la guerre en Afrique, plus particulièrement contre Tunis dont il parvint à s'emparer en
juillet 1535. L'empereur restaura le souverain hafside déchu par Barberousse et éleva une forteresse à La Goulette. Charles-Quint sera moins heureux devant Alger en octobre 1541. Malgré
l'engagement d'une flotte de plus de cinq cents voiles et le débarquement de vingt-quatre mille hommes, ses forces – qui doivent affronter orages et pluies diluviennes – sont contraintes de se
replier, alors que la tempête a détruit un quart des navires engagés. Cet échec encouragea le roi de Tlemcen à s'allier aux Algérois et la tentative du gouverneur espagnol d'Oran, le comte
d'Alcaudete, pour installer un prince rival ne peut aboutir. Les Espagnols – qui perdent le Penon de Velez en 1554, puis Bougie en 1555 – doivent renoncer désormais à toute intervention dans
l'arrière-pays d'Oran. Une tentative malheureuse lancée en août 1558 contre Mostaganem – qui faisait suite à deux échecs subis dix-sept et onze ans plus tôt – tourne au désastre puisque le comte
d'Alcaudete trouve la mort au cours de cette action, alors que plus de dix mille de ses soldats sont tués ou réduits à l'esclavage.
De la défensive au retrait espagnol
Il ne restait plus dès lors à l'Espagne, dans l'ouest algérien, que les places d'Oran et de Mers-el-Kébir, qui résistent aux assauts musulmans au printemps de 1563, une victoire défensive qui
annonçait celle de Malte, assiégée à son tour deux ans plus tard. L'échec ottoman était le bienvenu car, quelque temps auparavant, le vice-roi de Naples et les chevaliers de Malte avaient subi,
en 1559-1560, contre le célèbre Dragut, un sanglant échec dans leur tentative de prendre Djerba et Tripoli. La victoire de Lépante, en octobre 1571, et la prise de Tunis par Don Juan d'Autriche
deux ans plus tard pouvaient laisser espérer aux chrétiens de nouveaux succès mais, dès 1574, les forces turques appuyées par celles d'Alger et de Tripoli, reprenaient Tunis et La Goulette. Tous
les espoirs espagnols se trouvaient anéantis à l'est du Maghreb et Philippe II, affaibli par la banqueroute et la révolte des Pays-Bas, se résigna à conclure avec le sultan ottoman une trêve qui
stabilisa quelque peu l'espace méditerranéen longtemps demeuré, selon Fernand Braudel, « le cœur violent du monde ». Le Roi Catholique ne conservait sur le littoral africain que Melilla, Oran et
Mers-el-Kébir auxquelles venait de s'ajouter, à la faveur de l'héritage portugais, la place de Ceuta. Au cours du XVIIe siècle, qui vit l'apogée de la course barbaresque, la monarchie espagnole,
constamment confrontée à des difficultés financières insurmontables, demeure sur une prudente défensive et ce sont les flottes anglaises, hollandaises ou françaises qui viennent bombarder
régulièrement la cité corsaire d'Alger, sans obtenir pour autant des résultats durables. Perdues en 1708 au moment où l'Espagne était plongée dans la Guerre de Succession, Oran et Mers-el-Kébir
ne furent récupérées qu'en 1732. Oran est alors devenue une véritable ville espagnole peuplée de plus de dix mille habitants, que l'on surnomme la Corte Chica, la « Petite Cour », en raison du
souci de l'aristocratie locale d'imiter la haute société madrilène. Les tribus soumises installées à proximité payent un tribut en céréales, nécessaire à la survie de la population qui ne reçoit
guère de soutien extérieur. La situation de ces avant-postes n'en demeurait pas moins très précaire et les Espagnols lancèrent en 1775 contre Alger une offensive qui aboutit à un échec complet.
Les bombardements réalisés en 1783 et en 1784 se révélèrent tout aussi inutiles et le séisme qui détruisit Oran en octobre 1790 découragea définitivement le gouvernement de Madrid qui, en
septembre 1791, céda la place par traité au dey d'Alger. L'évacuation de la position fut réalisée l'année suivante.
À l'inverse, l'échec des tentatives lancées par les Marocains contre Ceuta et Melilla en 1773 conduisit à l'accord commercial hispano-chérifien de 1780 et au maintien des deux presidios à partir
desquels se réalisera, une fois venu le temps de l'expansion coloniale, la conquête du Rif, appelé à devenir pour quelques décennies le Maroc espagnol.
Faute de pouvoir consentir des moyens humains et financiers suffisants à une grande entreprise – longue, incertaine et difficile – d'implantation durable en terre maghrébine, le Portugal et
l'Espagne n'ont pu contrôler que des points d'appui littoraux condamnés à demeurer sur la défensive. Il faudra les progrès de l'Europe et le décalage écrasant qu'elle réalisera au XIXe siècle
dans sa confrontation avec le monde musulman pour que la France parvienne, non sans difficultés, à établir sa domination sur une Afrique du Nord demeurée trois siècles plus tôt hors de portée des
royaumes ibériques.
Philippe Conrad
Source Clioscope.fr
Le Pèlerin
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