Algérie - Les dérapages des systèmes
postcoloniaux
« Je ne peux pas dire que le colonialisme est responsable
des dérives que connaît l'Algérie d'aujourd'hui. C'est surtout la désillusion, l'immense déception qui a conduit ce pays dans le cauchemar ».
Beaucoup d'observateurs partagent, en effet, le point de
vue exprimé par l'auteur de « ce que le jour doit à la nuit ». Bien que le constat sur la colonisation demeure inchangé, à savoir que le système colonial était profondément injuste, force est de
constater que la décolonisation n'a pas apporté que du bonheur. Au début des indépendances, certains observateurs pensaient déjà que le démarrage des jeunes nations était mauvais. Sous prétexte
qu'une course loyale au pouvoir allait engendrer un affrontement entre les différents groupes, les chefs de l'armée ont imposé tout bonnement les leurs à la tête de l'Etat. Un demi-siècle plus
tard, la situation n'a pas trop évolué. Un des défenseurs des colonisés, le Franco-tunisien Albert Memmi, a consacré un livre à ce sujet. Dans son portrait du décolonisé, il a exprimé une vision
assez critique à l'égard des nouveaux chefs : « Il est patent maintenant que la majorité des Etats arabo-musulmans, de ceux de l'Amérique Latine, y compris ceux qui disposent de ressources
suffisantes, ne vont guère mieux ; en dépit de l'enrichissement de quelques-uns... Presque partout règne la corruption et la tyrannie ; la tentation permanente des coups de force qui en résulte,
le poids des traditions qui corsètent les esprit, etc. ».
Cependant, malgré toutes les carences de ces régimes, l'ex-colonisé est désormais devenu un citoyen à part entière. Ce statut lui permet de jouir de tous les droits civiques. En effet, en
comparaison avec le système colonial, il est indéniable que son statut a énormément progressé. En revanche, sur le plan social, sa situation est demeuré la même qu'il y a plus d'un demi-siècle.
D'ailleurs, les dirigeants actuels n'incombent-ils pas leurs carences, à chaque crise, à l'intervention de la main étrangère. Bien que l'accusation ne soit pas formulée nommément, la main de
l'ex-colonisateur a été toujours sous-entendue. Et là, les avis des Algériens ne sont pas unanimes. Les visions divergent, du coup, pour expliquer la crise, il y a bien sûr ceux qui adhèrent à
l'acception selon laquelle, les dirigeants ont raison et d'autres qui voient que notre situation est due à la mauvaise gestion de nos chefs.
En effet, l'exclusion du citoyen du débat politique, la corruption qui se pratique à grande échelle et le dénuement d'un nombre important de nos concitoyens n'est pas imputable à
l'ex-colonisateur. L'échec est le fait de la gestion opaque des deniers publics.
Par ailleurs, le non renouvellement de la classe politique depuis l'indépendance a créé une apathie de la classe dirigeante. En effet, pour que le chef ait plus de motivation, il fallait une
concurrence électorale loyale pour accéder aux responsabilités. Car il s'agit là d'un grand honneur de diriger un pays. Par conséquent, il faudrait le mériter. Hélas, la violence qui a régné
durant plus d'une décennie a empêché le libre choix des citoyens. D'ailleurs, l'inexistence de tout débat politique, l'absence de compétition électorale libre et l'éloignement du citoyen de tout
ce qui est inhérent à la gestion de son pays ont été imposés, dans la majorité ou peu s'en faut des pays du tiers-monde, par des régimes issus de l'après-indépendance. Ces derniers ne manifestent
aucune velléité à céder la moindre parcelle du pouvoir. La ressemblance entre ces régimes se trouve dans le manque de transparence dans la conduite des affaires de leur pays. L'auteur du portrait
du décolonisateur a résumé cette longévité des dirigeants comme suit : « la direction politique apparente, dont la longévité est l'un des paradoxes de ces contrées à l'avenir trouble. L'habituel
humour des dominés a noté que les potentats ne quittent leur pouvoir que dans un cercueil ».
Par ailleurs, l'un des traits de l'Algérie coloniale et de l'Algérie contemporaine, selon Yasmina khadra, est l'inégalité. Inégalité devant la loi et inégalité dans la répartition des richesses
nationales. A titre d'exemple, un policier communal dans la daïra d'Iferhounene a expulsé ses parents, frères et soeurs de la maison construite par son père. Lorsque ce dernier a construit une
autre maison, dix ans plus tard, le policier en question veut coûte que coûte occuper une partie de cette maison. Depuis deux ans, la justice assiste, à ce chantage, impuissante. La seconde
inégalité peut être expliquée par le phénomène de corruption et de détournement des sommes colossales. Le dernier rapport de l'ONG Transparency International ne classe-t-il pas l'Algérie à la 92e
place sur 180, avec une note de 3,2/10. Une note inférieure à 3/10, selon les auteurs de l'IPC (Indice de perception de la corruption), signifie une pratique effrénée de la corruption à tous les
niveaux de l'Etat. Et cette situation n'est guère meilleure chez nos voisins, Tunisiens et Marocains.
Toutefois, ces régimes essayent toujours de se dédouaner. Mais, rejeter la responsabilité sur l'ex-puissance coloniale dès qu'il y a un trouble, sans assumer l'échec de la politique poursuivie
par ces pays, est inexact. Pour le cas de l'Algérie, il est vrai que la guerre d'Algérie a généré toute sorte de violence. Les hommes de Novembre 1954 étaient en effet contraints d'utiliser la
violence, seul moyen à l'époque, pour contraindre les autorités coloniales à abandonner leur domination sur le pays. En revanche, là où ce n'est pas honnêtement correct est lorsque tous nos maux
sont expliqués par cette occupation certes douloureuse. Bien que le système colonial ait érigé la violence comme seul mode de gouvernance, il n'en demeure pas moins que les violences, survenues
après les indépendances, sont uniquement le fait des nationaux. La violence qu'a connue l'Algérie dans les années quatre-vingt-dix ne peut s'incomber qu'à des Algériens eux-mêmes. En effet, entre
un régime qui ne voulait pas laisser les rennes du pouvoir et une opposition islamiste radicale, il ne pouvait y avoir de place à un débat d'idées. Le vainqueur ne peut être désigné qu'après un
affrontement musclé. Et des exemples pareils dans les pays précédemment colonisés peuvent être répétés à satiété. Il suffit de parcourir une collection de journaux, écrit Albert Memmi, pour se
rappeler, rien que pour les dernières décennies, le million de mort du Biafra, les cinq cent mille mort du Ruanda, les massacres non chiffrés de l'Ouganda, du Congo, les trois cent mille morts du
Burundi, les deux cent mille victimes en Colombie depuis 1964, avec trois millions de personnes déplacées, l'éradication des communautés en Indonésie, évaluée à cinq cent mille victimes, les
terrifiants massacres de Khmers par les leurs. La liste est encore longue. Tel est, en tout cas, le constat de la violence directe que se font les nationaux entre eux.
En somme, le rêve des ex-colonisés de retrouver toute la liberté, dans leur pays indépendant, n'est pas totalement réalisé. Et pourtant, pour la conquérir, il fallait une mobilisation sans
relâche des différentes classes de la société. Les nouveaux dirigeants ne devraient-ils pas s'atteler à rompre avec les pratiques des anciennes sociétés coloniales ? Au lieu de cela, on retrouve
à la tête des pays ex-colonisés des chefs ne rendant compte à personne de leur exercice du pouvoir. Les contre-pouvoirs que l'on retrouve dans les pays développés, ayant contribué à leur
épanouissement, sont inexistants dans les jeunes nations récemment indépendantes. Bien que des mouvements embryonnaires aient tenté, à travers une mobilisation des citoyens, de les formuler, la
politique de coercition du pouvoir central les a simplement jugulés. Dans la fin des années 80, l'Algérie a eu une longueur d'avance sur ces jeunes nations, récemment indépendantes, en optant
pour l'ouverture démocratique. Hélas, les bonnes intentions n'ont pas survécu longtemps.
Source Le Quotidien d'Oran
Le Pèlerin
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