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Virée dans les nuits folles de la Corniche à Oran

A Oran, tous les chemins mènent à la Corniche et à ses boîtes de nuit. Toutes les portes sont grandes ouvertes. Outre l’alcool et les femmes, la drogue vient s’ajouter à la liste des ingrédients «enflammant» les soirées des noctambules. Le raï, cette musique en pleine mutation, prend des allures phénoménales à la faveur d’un nouvel élément qui complète le décor des boîtes de nuit: la drogue.
C’est mercredi soir, le début du week-end hebdomadaire. Toutes les hallucinations sont permises, il suffit juste de casquer sans retenue.
Tous les chemins mènent à la Corniche oranaise. La route qui lie cette dernière au reste du monde commence à se bloquer dès le crépuscule. La circulation est difficile, des embouteillages se forment sur plusieurs tronçons.
Un monde fou prend la destination de la Corniche, en particulier les boîtes de nuit de la côte ouest d’Oran. Minuit a sonné, les rues principales de la commune côtière de Aïn El Turck sont toujours bondées. Les badauds en quête de fraîcheur, qui craignent encore les stigmates de la chaleur diurne, s’installent sur la place principale de Aïn El Turck pas loin de l’hôtel Shems: ceux-là se connaissent tous, ils boudent ces boîtes.
Par contre, d’incessantes processions de flâneurs nocturnes défilent. Ceux-là ne voient que rarement le soleil, ils vivent la nuit et dorment le jour. Ils viennent de partout, de toute l’Algérie et parfois même de l’étranger pour un seul but, goûter au plaisir charnel, sans frontières et inconditionnel, offert par les cabarets de la Corniche qui se transforment en véritable autorité dès les premières heures du crépuscule.
Ce mercredi soir, nous rendîmes visite à plusieurs cabarets et c’est le même constat. Les places sont chères. Plusieurs boîtes affichent complet malgré la révision à la hausse des tarifs de toutes les consommations. «Les prix des boissons pendant le week-end ne sont pas les mêmes que ceux des autres jours de la semaine», explique un portier dressé comme un cerbère devant la porte. Un peu partout dans les dancings, les raïmen et raïwomen ont déjà entamé leur soirée tapageuse aux bruits assourdissants des sonorisations réglées médiocrement. Ces chanteurs qui se targuent d’être des adeptes de Blaoui El Houari et des défunts Ahmed Wahby et Hasni se succèdent, tour à tour, sur la petite scène sous les incantations de la «tabriha» incitant les présents, notamment les dealers, à faire preuve de courage. «Aya whadi hdiya, 5 millions fi khater réseau ou chicolat» qui veut dire: «Celle-là est une offrande de 5 millions en l’honneur du réseau du chocolat.» Les dealers se connaissent par coeur. Ils n’hésitent pas, un seul instant, à mettre à la main à la poche pour exhiber des liasses de billets et les offrir.En un laps de temps réduit, plusieurs millions de centimes sont claqués. Les dealers sont en force ici, nous chuchote notre accompagnateur ajoutant que «rien ne peut les effrayer car ils sont tous connus pour leur bras long et le bakchich qu’ils peuvent offrir rien que pour garder la tête haute».
Les cheb et chabate, qui se relaient sur le podium, ne badinent pas avec leurs mots et encore moins avec les objectifs qu’ils se sont tracés. Ils sont plus que déterminés à mener avec brio leurs missions nocturnes en extirpant à leurs clients le maximum de billets. Ils rôdent, ils scrutent les tables. Ils se faufilent entre les danseurs et danseuses déchaînés, ils jouent les crédules, parfois les innocents, et souvent hypocrites au sourire malicieux. «Ici, les offrandes se font en plusieurs dizaines de millions, il faut jouer le jeu et savoir faire plaisir aux gens du chocolat et des réseaux qui dominent les lieux...», nous explique notre guide.
Sous les regards attentifs et souriants des videurs et gérants, les fans du raï et les centaines d’accros des boîtes de nuit gèrent, à leur guise, les lieux. «L’argent est la seule loi qui existe ici, mon frère...», murmure notre ami ajoutant que «ces barons sont non seulement impunis mais aussi intouchables et introuvables». Aussi, la question qu’on est en droit de se poser est qui sont-ils ces intouchables? Aucune réponse. «La loi du silence est la première clause qui régit la Cosa Nostra qui, en une seule soirée, peut troquer plusieurs millions contre la liberté et la divagation festive et nocturne à l’américaine.»
En quête de leur nirvana, les fans de ces milieux sordides parcourent des centaines de kilomètres, venant notamment de l’extrême ouest du pays, à bord de somptueuses voitures pour rallier ces temples et délirer toute la nuit dans l’ambiance du raï et le charme des entraîneuses. La note de la wilaya, fixant les horaires d’ouverture et de fermeture des boites de nuit à 3 heures du matin, promulguée dernièrement, demeure lettre morte. En dépit de cette instruction, les communes de la Corniche ne semblent pas du tout être concernées. Ces «Etats à part» ont leurs propres règles et lois. Ces localités, pourtant petites, semblent coupées de la wilaya d’Oran et de l’Algérie entière. Et là encore, notre question est restée posée. «Tu cherches trop à comprendre Sahbi dans un lieu dangereux», nous met en garde notre accompagnateur qui nous invite à constater sans pour autant faire de commentaires. «Tout ce que tu peux dire dans ton journal est que la complicité et la corruption gangrènent tous les secteurs et toutes les sphères», a-t-il regretté. Loin des tapages des boîtes de nuit, une autre problématique continue de dominer les débats des Oranais médusés par les transformations phénoménales qu’a connues leur wilaya, en particulier le centre-ville.
La réglementation qui enjoint les dépositaires de baisser rideau à 20h a donné naissance aux petits réseaux spécialisés dans la vente illégale d’alcool. La rue Charlemagne, appelée «Café Riche», est un modèle vivant.
Des jeunes ados sont chargés, au su et au vu de tout le monde, de ces missions interdites par la loi dès 20h. Ils ne lâchent ni passant ni automobiliste, pour leur proposer des boisons dissimulées dans les immeubles avoisinants.Là encore, notre accompagnateur s’insurge contre notre curiosité nous menaçant de ne plus nous suivre dans notre mission.
La spécificité de la musique raï, avec des sons hyper-rapides et endiablés, est qu’elle se répète jusqu’à l’hypnose. «Les sons sont tellement alambiqués qu’ils amènent les auditeurs à des états de conscience différents», nous explique-t-on. «C’est surtout durant la saison estivale que nous faisons chaque soir le plein», indique Hamid, gérant d’une boîte de nuit sur la corniche oranaise.
Selon lui, des jeunes inconditionnels n’hésitent pas à parcourir des dizaines de kilomètres pour s’adonner à leur passion: danser toute la nuit aux sons du raï. «Des couples originaires d’Alger, de Annaba, de Aïn Defla et même du lointain Béchar viennent s’éclater aux sons de raï. Ils allient agréablement les vacances et leurs loisirs de prédilection», affirme Kamel, un autre gérant de boîte de nuit branchée.
C’est là que réside, sans doute, le secret de la musique raï qui procure des émotions et des sensations nouvelles. Pour beaucoup de coeurs en folie ou en déraison, la musique raï génère des relations humaines différentes. Si, à ses débuts, le mouvement raï était intimement lié à la mal-vie chantée par les premiers raïmen, il déborde actuellement largement de ce cadre. «Depuis cinq années, nous enregistrons de nouvelles vagues successives d’admirateurs de la musique raï qui nous arrivent directement de la Belgique, des Pays-Bas et même du Canada où vit une importante communauté algérienne. Les groupes, qui sont essentiellement composés de jeunes Algériens issus de l’émigration, comptent à présent parmi eux des Canadiens qui ont pris goût à la musique raï», nous indique le propriétaire d’un night-club select. Et c’est dans la capitale du raï qu’ils ont jeté tout naturellement leur dévolu. Aucune musique, même des plus innovantes, ne pourra mettre un terme à un mouvement et à un phénomène de société qui mobilisent tant de jeunes, qui font des centaines et des milliers de kilomètres pour s’imprégner du raï, danser et s’éclater jusqu’au lever du jour.
Source l'Expression Aït Ouakli
Le Pèlerin

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