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Saint-Jacques-de-Compostelle, un voyage de mille ans Votre Serviteur au Cebreiro

 

Ils sont des milliers à parcourir les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, venant de tous les coins d'Europe. Mais chacun fait son chemin?
Décider de partir, c'est décider de rompre. Les pires ennemis du pèlerin se révèlent être la fa­mille et le travail. Décider de partir signifie accepter durant un mois de ne plus exister socialement, de balancer par-dessus les moulins son rang, ses emmerdes, sa famille, ses amis, sa bagnole, sa télé, son por­table, son patron et les mesquineries du quotidien pour entrer dans l'ascendance des pieds poudreux. Entrer dans le chemin, c'est mettre ses pieds dans les pas de ceux qui l'ont tracé depuis mille ans. Boucler son sac pour entrer dans le Gamino, c'est régler son compte au temps qui, durant quatre fabuleuses semaines, n'aura plus de prise. Les huit cents bornes du Chemin ne sont ni un quelconque marathon ni une randonnée du type traversée des Pyrénées. Le chemin de Saint-Jacques possède un sens, une cohérence conférés par mille années d'une merveilleuse histoire écrite, sculptée par des millions d'anonymes portés par la foi ou le be­soin impérieux de rompre, déjà, avec les habitudes. Alors qu'importé si le miracle du "pendu dépendu" se soit réalisé ou non. Toujours est-il qu'un coq et une poule sont toujours présents dans le gallinaro, depuis le XIe siècle, dans l'église de Santo Domingo de la Calzada, Alors qu'importé que saint Jacques le Majeur soit enterré ou non à Compostelle, que ce ne fut qu'une ma­nipulation politique de l'Église afin de poser un fer de lance en Galice, seule place péninsulaire où le Maure ne planta jamais le Croissant. Qu'importé, Santiago c'est déjà h fin du voyage. Seul vaut le chemin, initiatique comme nul autre ne saurait l'être. Le Chemin, image magnifiée de la vie, empli d'enseignements, à condition de prendre le temps de le lire. Le support ? Le symbole. Il modèle le comportement et donne accès aux secrets du monde. Le premier de tous, le pied, le "panard", le "pinceau", ce prolongement de nous-mêmes, dont on se fout généralement et qui va se révéler essentiel. Outil merveilleux dont on va se repaître et que l'on bichonne a l'étape. 1 200 pas au kilomètre ! Près d'un million pour 800 km ! Le pied, unique partie de l'homme qui touche la terre et dont la fonction est d'aller de l'avant, toujours. Le bonheur d'avancer se paie parfois, c'est la première leçon du chemin. Ampoules en nites comme des coups de poignard et boiteries diverses en seront le prix pour nombre de jacquaires. Car le Chemin ne se fait ni à vélo, ni avec assis­tance bagnole, ni par frustrantes étapes annuelles. Il est un. Du Puy ou de Vézelay pour ceux qui disposent de temps, de Saint-Jean-Pied-de-Port pour les autres ; là où comjnence le Camino Fronces. Comme tout cheminement Initiatique, il en pos­sède ses développements, délivre des messages dont pn ne saisira le sens qu'au fil tendu de ses trois grands moments. guirlandes, tendinites comme des coups de poignard et boiteries diverses en seront le prix pour nombre de jacquaires. Car le Chemin ne se fait ni à vélo, ni avec assis­tance bagnole, ni par frustrantes étapes annuelles. Il est un. Du Puy ou de Vézelay pour ceux qui dis­posent de temps, de Saint-Jean-Pied-de-Port pour les autres ; là où comjnence le Camino Fronces. Comme tout cheminement Initiatique, il en possède ses développements, délivre des messages dont pn ne saisira le sens qu'au fil tendu de ses trois grands moments. 
Spiritus Mundi

 











 

 

 

Depuis qu'il s'est élancé vers les brumes de Lepoeder et la collégiale d'Ibaneta, le pèlerin a eu loisir de prendre le rythme de son temps, de conduire sa marche, de s'écouter fonctionner. Il vit les heures monacales de la ronde des kilomètres dans l'inquiétude de nouvelles sensations toutes physiques, croyant ou agnostique, sportif ou habituellement sédentaire. La Navarre déploie ses premiers trésors archi­tecturaux au creux de vallées encore verdoyantes. Le Spiritus Mundi, l'Esprit du monde, se dévoile au marcheur étonné. Chacun entreprend sa route, gère ce capital temps miraculeusement accordé. On sacrifie au rituel quotidien du sello, ce tampon accordé à l'étape et que col­lectionne volontiers le pèlerin sur son crédancial, passeport permettant l'accès au refuge. Le-refuge que l'on at­tend véritablement au tournant de ce dernier kilomètre qui n'arrive jamais et dont on sait qu'il est assurance de repos, de retrouvailles avec ses compagnons de route. Le refuge n'est jamais de premier confort, la promiscuité est souvent de mise et les ronflements tiennent lieu de bruit de fond pour demi-sommeils pâteux. Pourtant on trouve dans ces abris la chaleur que seul offre le véritable désin­téressement. Uhospitdlew, ancien pèlerin lui-même, vient donner de son temps, de ses congés, pour accueillir le pèlerin harassé ou inconséquent, lui prodiguer conseils, baj layer ses doutes et soigner ses pieds souvent réduits à une seule plaie phlycténeuse. luhospitulero se défend de toute vocation de sainteté, il se veut prolongement naturel de la tradition du Chemin, d'une époque où l'on donnait sans attendre en retour.
De coteau en courte vallée, de Pampelune aux hauteurs du Perdon, avant de descendre vers Estella pour s'élancer vers Los Arcos et pénétrer dans la Rioja, la trame s'est dessinée, le chemin a dispensé sa deuxième leçon. Un jour le pèlerin a ouvert son sac - en espagnol, la mochila, mot harmonieux pour désigner le seul coin d'intimité - et en a fait un strict inventaire. La moitié du contenu demeurera sur place. C'est la phase du renoncement. On peut vivre avec trois tee-shirts, trois paires de chaussettes, une paire de godasses, son short et son duvet.

 

Le voyage intérieur 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Image de la vie, le Chemin oppose déjà deux sortes de marcheurs à l'heure de la deuxième phase. Il y a ceux qui vivent d'étape en étape dans la seule obsession du matelas du soir, se lèvent aux égoïstes quatre sonnantes, dans les stridulations de leur montre réveil, l?insupportable crépitement de bourses plastiques, le crissement du duvet que l'on referme, le piétinement de leurs pieds hésitants et encore lourds de fatigue. Ils abattront l'étape par groupes, comme on avale une méchante potion. Entre pharmacie et fidélité canine au guide, portable en bandoulière, ils parcourront cependant le chemin et n'en auront pas moins de mérite. Et puis il y a les autres... Regardés de travers par les précédents, ils ont l'humeur généralement vagabonde. Ceux-là se lèvent quand ils se réveillent, débordent du chemin au hasard d'une rencontre, d'un porron de vin tendu du fond d'un champ .- depuis mille ans on a ici la culture du chemin ? traînent à l?auberge ou rêvent sous les riches heures du d'une église, se jettent au pied d'un arbre pour i réparatrice, quand la chaleur tanne la nuque, ir vont chanter à la lune avec les paysans.
Après avoir bu à la fontaine de Mojapan (Mouille-pain), à la montée des monts Oca aux fragrances entêtantes de résine, là même où Aymeri Picaud avoue. dans le Codex Culixtinus (1139) y avoir cassé une croûte le pèlerin passe Burgos et sa cathédrale de dentelle pour entrer dans la Meseta. À partir de là commence le voyage intérieur. Désormais, il marche vers l?ouest, le soleil dans le dos, sa seule ombre por­tée devant lui, symbole même du face à face inéluctable, d?une psychothérapie unique. L?immensité des champs de blé, une platitude incommensurable, l?arc de l?horizon comme preuve de la rotondité de la Terre et, entre ciel et terre, le chemin toujours. Rectiligne, il se resserre et se perd à l?infini. «Sujetar la mente y templar la,pacientia» («Ajuster le mental et prendre patience »), dit-on ici. Ce rendez-vous-là, il s?agit de ne pas le manquer. Le pèlerin marche seul le plus sou vent, bercé par l'incisif cliquetis de la pointe ferrée du bâton, à peine distrait par le bref et minuscule nuage de poussière qu'il soulève. Alors que s'égrènent les jours et les kilomètres, les pieds deviennent braises, des douleurs soudaines déchirent les orteils pour se torsader jusqu'à l'entrejambe ; au fil des heures les chevilles se prennent dans un étau implacable. Il ne s'agit pas d'un quelconque masochisme mais d'un affrontement consenti à la souffrance, la grande leçon du Chemin comme celle de la vie. Y faire face, c'est enfin accepter ses faiblesses et par là même celle des autres. 

Source Pyrénées
Le Pèlerin

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