Saint-Jacques-de-Compostelle, un voyage de mille ans
Votre Serviteur au
Cebreiro
Ils sont des milliers à parcourir les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, venant de tous les coins d'Europe. Mais chacun fait son chemin?
Depuis qu'il s'est élancé vers les brumes de
Lepoeder et la collégiale d'Ibaneta, le pèlerin a eu loisir de prendre le rythme de son temps, de conduire sa marche, de s'écouter fonctionner. Il vit les heures monacales de la ronde des
kilomètres dans l'inquiétude de nouvelles sensations toutes physiques, croyant ou agnostique, sportif ou habituellement sédentaire. La Navarre déploie ses premiers trésors architecturaux au
creux de vallées encore verdoyantes. Le Spiritus Mundi, l'Esprit du monde, se dévoile au marcheur étonné. Chacun entreprend sa route, gère ce capital temps miraculeusement accordé. On sacrifie au
rituel quotidien du sello, ce tampon accordé à l'étape et que collectionne volontiers le pèlerin sur son crédancial, passeport permettant l'accès au refuge. Le-refuge que l'on attend
véritablement au tournant de ce dernier kilomètre qui n'arrive jamais et dont on sait qu'il est assurance de repos, de retrouvailles avec ses compagnons de route. Le refuge n'est jamais de
premier confort, la promiscuité est souvent de mise et les ronflements tiennent lieu de bruit de fond pour demi-sommeils pâteux. Pourtant on trouve dans ces abris la chaleur que seul offre le
véritable désintéressement. Uhospitdlew, ancien pèlerin lui-même, vient donner de son temps, de ses congés, pour accueillir le pèlerin harassé ou inconséquent, lui prodiguer conseils, baj layer
ses doutes et soigner ses pieds souvent réduits à une seule plaie phlycténeuse. luhospitulero se défend de toute vocation de sainteté, il se veut prolongement naturel de la tradition du Chemin,
d'une époque où l'on donnait sans attendre en retour.
De coteau en courte vallée, de Pampelune aux hauteurs du Perdon, avant de descendre vers Estella pour s'élancer vers Los Arcos et
pénétrer dans la Rioja, la trame s'est dessinée, le chemin a dispensé sa deuxième leçon. Un jour le pèlerin a ouvert son sac - en espagnol, la mochila, mot harmonieux pour désigner le seul coin
d'intimité - et en a fait un strict inventaire. La moitié du contenu demeurera sur place. C'est la phase du renoncement. On peut vivre avec trois tee-shirts, trois paires de chaussettes, une
paire de godasses, son short et son duvet.
Le voyage intérieur
Image de la vie, le
Chemin oppose déjà deux sortes de marcheurs à l'heure de la deuxième phase. Il y a ceux qui vivent d'étape
en étape dans la seule obsession du matelas du soir, se lèvent aux égoïstes quatre sonnantes, dans les
stridulations de leur montre réveil, l?insupportable crépitement de bourses plastiques, le crissement du duvet que l'on referme, le
piétinement de leurs pieds hésitants et encore lourds de fatigue. Ils abattront l'étape par groupes, comme on avale une méchante potion. Entre pharmacie et fidélité canine au guide, portable en bandoulière, ils parcourront
cependant le chemin et n'en auront pas moins de mérite. Et puis il y a les autres... Regardés de travers
par les précédents, ils ont l'humeur généralement vagabonde. Ceux-là se lèvent quand ils se réveillent, débordent du chemin au hasard d'une rencontre,
d'un porron de vin tendu du fond d'un champ .- depuis mille ans on a ici la culture du chemin ?
traînent à l?auberge ou rêvent sous les riches heures du d'une église, se jettent au pied d'un arbre pour i réparatrice, quand la chaleur tanne la nuque, ir vont chanter à la
lune avec les paysans.
Après avoir bu à la fontaine de Mojapan (Mouille-pain), à la montée des monts Oca aux fragrances entêtantes de résine, là
même où Aymeri Picaud avoue. dans le Codex Culixtinus (1139) y avoir cassé une croûte le pèlerin passe Burgos et sa cathédrale de dentelle pour
entrer dans la Meseta. À partir de là commence le voyage intérieur. Désormais, il marche vers l?ouest, le soleil dans le dos, sa seule ombre portée devant lui, symbole même du face à face
inéluctable, d?une psychothérapie unique. L?immensité des champs de blé, une platitude incommensurable, l?arc de l?horizon comme preuve de la rotondité de la Terre et, entre ciel et terre, le
chemin toujours. Rectiligne, il se resserre et se perd à l?infini. «Sujetar la mente y templar la,pacientia» («Ajuster le mental et prendre patience »), dit-on ici. Ce rendez-vous-là, il
s?agit de ne pas le manquer. Le pèlerin marche seul le plus sou vent, bercé par l'incisif cliquetis de la pointe ferrée du bâton, à peine distrait par le bref et minuscule nuage de poussière qu'il soulève. Alors que s'égrènent les jours et les
kilomètres, les pieds deviennent braises, des douleurs soudaines déchirent les orteils pour se torsader jusqu'à l'entrejambe ; au fil des heures les chevilles se prennent dans un étau implacable. Il ne s'agit pas d'un quelconque
masochisme mais d'un affrontement consenti à la souffrance, la grande leçon du Chemin comme celle de la
vie. Y faire face, c'est enfin accepter ses faiblesses et par là même celle des
autres.
Source
Pyrénées
Le
Pèlerin
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