Algérie - L’éducation n’a pas de prix,
elle a des coûts
“Quand on aime, on ne compte pas”, disait le poète. Et au
comptable de lui répondre : “Certes, mais il est conseillé d’évaluer à l’avance la somme à débourser”. Ce dialogue entre le rêveur, habité par un idéal noble, et le pragmatique, soucieux de
prévenir l’irréparable, nous amène à aborder quelques dimensions qui caractérisent l’acte d’éduquer au sens institutionnel du terme, à savoir l’éducation formelle (la scolaire). Ces deux
affirmations mises bout à bout nous donneraient la formule imparable : “L’éducation n’a pas de prix (selon l’idéaliste) mais elle a des coûts (un coût global, selon le réalisme comptable)”. Le
rêve serait-il inaccessible pour cause de mauvais payeurs ? En effet, l’amour que les éducateurs portent à leurs élèves et/ou enfants ne les dédouane pas des sacrifices inévitables à consentir
tout au long de leur éducation. Ce sont ces sacrifices qui doivent être assimilés aux fameux coûts à débourser pour transformer le rêve en réalité. Ils sont d’ordre pédagogique, culturel,
financier et surtout moral.
Le coût
pédagogique
À l’instar de toutes les
autres catégories de travailleurs, les professionnels de l’Éducation ont à évoluer tout au long de leur carrière et ce, en s’adaptant tant bien que mal à des changements pas souvent acceptés de
plein gré. Afin de coller de près aux progrès permanents de la pédagogie universelle, ils sont dans l’obligation de se défaire de ce confort qu’est la routine professionnelle. L’éducateur
consciencieux accepte de fournir ces efforts d’adaptation. Il s’engagera à reformuler sa pratique de la classe et demandera à se recycler, se perfectionner, se documenter. Bien souvent, il aura à
se déplacer sur le lieu de son perfectionnement, parfois loin de son domicile familial et, voire débourser de l’argent pour s’y rendre. Dans certains pays, les enseignants s’insurgent chaque fois
que leur tutelle programme une annulation ou une réduction du volume horaire dévolu à leur formation continue. Ils perçoivent une telle décision comme une atteinte à leur dignité professionnelle
et une remise en cause du droit de l’élève à un enseignement de qualité. En assumant ces sacrifices, il affiche une des qualités exigées par la profession : le dévouement à ses élèves, cet
attribut majeur de la conscience professionnelle. Par ce comportement digne, il accomplit un devoir. En contrepartie, il peut revendiquer de sa tutelle qu’elle se mette au diapason de ces
“sacrifices” afin d’alléger leurs poids, à savoir tout mettre en œuvre pour satisfaire ce besoin de perfectionnement. En théorie, toute réforme de l’école intègre la formation continue dans sa
stratégie de mise en œuvre.
Le coût
moral
Si l’unanimité peut s’afficher
autour du coût pédagogique, voire financier ou culturel, il n’en ira pas de même pour le coût moral de l’éducation. Certes, ce coût est censé susciter une adhésion franche et unanime. En réalité,
et malheureusement, sa seule évocation déclenche auprès de certains esprits des polémiques, stériles à bien des égards. Peut-on évaluer le coût à débourser sur le plan moral ? Qui doit en honorer
la facture ? Les parents, à coup sûr et de façon naturelle, répondent présents. Ils tairont des envies personnelles, feront l’impasse sur des commodités souhaitées et iront jusqu’à se serrer la
ceinture pour ne point perturber le bon déroulement de l’éducation de leur enfant.
Des sacrifices à mettre sur la liste des bons points à décerner aux
parents qui s’acquittent de leur dette morale envers leur famille. Pour leur part, les éducateurs institutionnels, notamment les enseignants, agiront dans le même esprit de sacrifice quand ils
sont habités par cette flamme qui éclaire leur carrière : la conscience professionnelle. Cette sorte de sacerdoce est incontournable dans toute entreprise éducative. Il est de tradition de dire
que l’on rentre dans l’enseignement par vocation et par vocation seulement. Aimer ou ne pas aimer les enfants. Critère conditionnant de façon décisive le choix d’une orientation vers le métier
d’enseignant, la vocation a pour pendant naturel la conscience professionnelle. Est-ce à dire que cette dernière est innée ? Pas toujours, elle peut aussi s’acquérir au cours de la formation
initiale et continue. Pendant ces étapes-clés de sa carrière, des modules de morale professionnelle seront dispensés à l’enseignant.
Une morale professionnelle lui permet de connaître (et de comprendre)
ses devoirs envers la société et ses élèves, en particulier. L’éducateur consciencieux a le souci de respecter l’éthique et la déontologie de ce métier, à nul autre pareil. Le plus beau métier au
monde, disait notre M. Feraoun national. L’enseignant se fera un devoir d’offrir à ses élèves un climat de travail serein et leur éviter une déstabilisation de leur cursus scolaire. Dans ses
doléances auprès de la tutelle, il montrera constance et pugnacité à exiger que soient offertes à ses élèves de bonnes conditions matérielles et pédagogiques. En toute situation, fut-elle
critique, il affichera cette qualité première : le don de soi pour servir la cause des enfants dont il a la charge. C’est avec nostalgie que les anciens élèves se remémorent l’engagement
désintéressé de leur maître d’école. Leur conscience professionnelle les faisait carburer en exigeant d’eux un comportement irréprochable dans et en dehors de l’établissement scolaire. C’était le
temps – pas si lointain – où n’existaient pas encore ces tares qui de nos jours gangrènent la société et enlaidissent l’image idyllique de l’éducateur/enseignant. Cette période ne connaissait ni
l’argent sale ni la politique de bas étage qui se sert des élèves comme bouclier, ou l’égoïsme corporatiste qui, à chaque accès de fièvre, prend en otage des innocents. Que faire pour que ce coût
moral soit honoré — et bien honoré ? Il n’y a pas de solution miracle. La réponse ne peut se concevoir en dehors d’une prise de conscience individuelle chez chaque éducateur : l’enseignant, le
responsable scolaire, le parent.
Chez
l’éducateur comme chez le personnel de la santé publique, la conscience professionnelle se singularise par son autonomie par rapport à d’autres considérants. En effet, elle peut s’opposer à des
engagements collectifs par le fait qu’elle sacralise la prééminence du devoir d’éthique – qui sauvegarde l’intérêt des élèves - sur le militantisme politique, syndical ou autre. Si un médecin ne
peut, par conscience, ignorer un malade, l’éducateur consciencieux, lui, ne peut priver ses élèves du droit à l’instruction. Penser autrement revient à se dépouiller de l’aura d’un noble métier
pour endosser des causes qui – fussent-elles légitiment – le (le métier) dénaturent. À moins de surfer sur la vague de la surenchère pour des desseins (cachés) qui n’a rien à voir avec
l’éducation des enfants.
Source Liberté
Ahmed Tessa Pédagogue
Le Pèlerin
Derniers Commentaires