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En 1962 c’était un édifice majestueux et impressionnant.

Zone hopital Mustapha en 1962

 

Celles et ceux qui, comme moi, ont connu l’hôpital Mustapha après l’indépendance,  se rappellent certainement que c’était un édifice majestueux et impressionnant.

Il était beau à voir, avec son jardin fleuri, ses arbres dont certains, centenaires, avaient des gros troncs, des branches élancées et entrecroisées, le tout formant un ensemble de verdure ombragé offrant aux patients et aux visiteurs un havre de fraîcheur particulièrement apprécié les jours ensoleillés et  chauds. Cette végétation offrait un grand espace d’air qui pénétrait dans les salles des malades, abrités dans des pavillons harmonieusement et symétriquement alignés de part et d’autre de ce jardin. Ils se rappellent également que c’était un endroit paisible, fréquenté surtout par des personnes en quête de prestations médicales, respectueuses de l’environnement, de la réglementation de l’hôpital et en parfaite harmonie avec le personnel médical et administratif de l’établissement. Les personnes transitant par l’hôpital étaient peu nombreuses.

Les voitures étaient rares et aucun ne s’avisait de klaxonner ou de perturber les activités du personnel soignant. Une atmosphère bon enfant régnait dans l’hôpital, où la sécurité était totale de jour comme de nuit. On n’a jamais constaté d’agression, surtout contre les femmes qui travaillaient et qui circulaient allègrement d’un bout à l’autre de l’hôpital sans être inquiétées le moins du monde. Les deux mille lits que comptait l’hôpital n’altéraient en rien sa quiétude, témoignant d’une bonne gestion de la part d’une administration consciente de ses responsabilités, fière et respectueuse de son personnel tout dévoué au bien-être de ses pensionnaires. Dès son ouverture, cet hôpital a écrit une partie de son histoire. Abandonné brutalement par ceux qui exerçaient auparavant, il sera remis très rapidement en service au grand soulagement des malades.

Des médecins nationaux et étrangers, du monde entier, se sont mis très vite au travail, poussant le sacrifice à être de garde continuellement, abandonnant femmes et enfants et réussiront le tour de force, en quelques semaines, à rendre l’hôpital non seulement fonctionnel mais performant et ouvert à presque tout le territoire national. Il serait fastidieux d’énumérer tous les praticiens de cette époque et surtout inconvenant pour ceux qui ne seront pas cités, mais tous ceux qui y ont exercé à cette époque méritent hommage et respect. A ces pionniers, vont se joindre très rapidement des médecins de ma génération et bien d’autres, qui œuvreront avec l’énergie que leur conférait leur jeunesse et permettre, en quelques années, à l’hôpital Mustapha, d’abord destiné aux soins, de devenir un véritable centre universitaire ayant une triple vocation de thérapeutique, d’enseignement et de recherche.

Des conférences, des symposiums nationaux et internationaux seront organisés quelques mois après sa réouverture et c’est ainsi qu’on fera connaissance avec des célébrités médicales, comme le Professeur Mathé, Jean-Bernard et autres Milliez. Ces conférences se déroulaient, il faut le préciser, dans des amphithéâtres de l’hôpital qui étaient bien entretenus avec toutes les commodités pour les orateurs et les auditeurs.
L’hôpital Mustapha était un haut lieu de la formation, c’était le seul, jusqu’aux années soixante-dix, qui remplissait cette fonction. Presque tous les enseignants, qui exerceront par la suite dans d’autres centres universitaires, seront formés dans ce centre, et certains d’entre nous auront même de hauts postes administratifs.

Beaucoup aussi, forgés à l’école révolutionnaire, n’hésiteront pas à se porter volontaires sur les champs de bataille, que ce soit lors de la guerre des Sables, des Six-Jours, du Kippour, du Liban, du Biafra, d’Angola ou autres. Cette tradition sera maintenue à chaque fois que nécessaire, notamment plus tard durant la guerre d’Irak, où nos chirurgiens, sous l’égide du Comaspi, iront opérer à Baghdad encore sous le feu des bombardements et des explosions. Toutes les techniques nouvelles et pendant longtemps, comme la greffe du rein, la chirurgie cardiaque, l’angioplastie, la greffe de la cornée et autres thérapeutiques modernes verront le jour à Mustapha, avant d’être appliquées dans d’autres structures nationales. De ce fait, par sa triple vocation, l’ingéniosité et le sérieux de ses médecins, Mustapha accueillera des malades de toutes les régions, des humbles, des responsables et même des chefs d’Etat (surtout africains).

Aucune prise en charge n’était accordée, sauf pour ceux qui s’arrangeaient pour aller se refaire les dents. C’est à cette période où l’hôpital était au firmament de sa gloire, que l’on parlait d’âge d’or de la médecine algérienne. Mais hélas, vont apparaître des nuages qui vont assombrir les allées de l’hôpital Mustapha. La médecine gratuite est promulguée, sans que l’on aie réfléchi aux conséquences de son application et surtout sans que l’on aie prévu quoi que ce soit, comme par exemple l’instauration d’un ticket modérateur que nous avons suggéré pour canaliser le flux des malades, qui allait déferler sur nos hôpitaux entraînant gabégie et anarchie. On observera le même phénomène se reproduire quand a été décidé un forfait de cent dinars la journée d’hospitalisation.

Les caisses ne verront aucun dinar rentrer, mais en même temps il n’y avait plus de javel dans les salles d’hospitalisation, la mesure n’ayant jamais vu le jour.  En plus, la réforme des études médicales verra arriver des centaines d’étudiants qui vont envahir Mustapha et ses amphithéâtres, dès lors une foule immense grouillante, bruyante, va déferler à Mustapha. Cette foule était estimée, en 1980, à plus de 70 000 personnes, qui transitaient quotidiennement par Mustapha, le taux de pollution était supérieur à celui du tunnel des facultés. Pour n’avoir rien entrepris et rien anticipé, l’hôpital va amorcer son déclin et atteindre le stade de dégradation que nous lui connaissons aujourd’hui. Le taux de fréquentation actuel avoisine les 200 000 personnes par jour. Les voitures pénètrent dans Mustapha comme dans un moulin à vent, stationnant n’importe où et n’importe comment, entraînant un embouteillage monstre, les tuyaux d’échappement déversent beaucoup de gaz et le taux de pollution est encore plus important et plus nocif que celui des années quatre-vingt. Le pavillon des urgences, intempestivement localisé à l’entrée de l’hôpital, alors qu’il était prévu ailleurs, ajoute encore plus à l’anarchie.

Je mets plus de 30 minutes entre l’entrée de l’hôpital et le service où j’exerce. Il arrive que les gens  se meurent dans les taxis et les ambulances, avant leur prise en charge. Beaucoup de voitures de riverains stationnent toute la nuit. Ces dernières qui vont, qui viennent, qui klaxonnent, qui stationnent en 2e ou 3e position, font penser, à s’y méprendre, au marché de Tidjelabine. Les patients ne sont pas en reste, une foule bigarrée faite de vieux, de jeunes, de femmes, d’enfants, de malades, du personnel, de passants, de badauds, de touristes allant faire leur marché, arpentent les allées de l’hôpital dans tous les sens, bavardant, criant, fumant, crachant, chantant, pleurant, jetant par terre tout ce qui est superflu, téléphonant, se disputant, bref c’est Khmiss ou Frenda le jour du marché.

Les consultations, les laboratoires, les salles de soins sont assaillies et même les chambres de réanimation ne sont pas épargnées. Les disputes sont fréquentes entre patients et personnels, les personnels entre eux, l’insécurité de jour et de nuit est permanente, les femmes sont agressées nous obligeant à les encadrer pour aller dans les lieux où elles y sont requises.  Le pavillon des urgences est toujours plein, accueillant des malades de presque tout Alger, toute une faune y gravite. On y trouve de tout : vendeur de cigarettes, de boissons, de sandwichs, d’électronique, et bien d’autres choses pas toujours recommandées et parfois prohibées.

Les salles de malades ne sont pas respectées : restes de nourriture jetés partout, traces de boue les jours de pluie, dans les allées de l’hôpital, qui ne sont pas régulièrement nettoyées et où s’amoncellent des détritus de toutes sortes. Les crevasses sont partout, le dernier goudronnage date de 1980, quand la reine d’Angleterre est venue rendre visite aux blessés du tremblement de terre d’ El Asnam, encore faut-il préciser que cette réfection a été partielle, puisque s’étant arrêtée au pavillon ORL, le lieu qu’on a voulu montrer à Sa Majesté. A cette physionomie calamiteuse créée par nous et la société civile, il faut ajouter les carences de l’administration, son manque d’imagination, son laxisme et sa gestion anarchique des faits et des choses.

Les centres de consultation prévus en dehors de l’hôpital pour les externes, mal équipés, nous renvoient les malades censés être pris en charge dans des centres prévus à cet effet. Les examens biologiques, réservés aux hospitalisés, sont réalisés pour toutes les personnes qui le désirent, ajoutant leur grain de sel dans cette anarchie générale.

Les pannes sont fréquentes à cause d’une installation électrique désuète conçue pour des hôpitaux pavillonnaires, alors que la demande est excessive, surtout en été, où la consommation d’énergie est à son maximum. Les pénuries de médicaments, de consommables sont fréquentes, du fait d’un code des marchés inapproprié confié à des «experts» qui sont très loin du monde médical. Entre la demande et la livraison, il peut se passer 3 ans à cause d’une virgule, d’une phrase, d’une mauvaise interprétation des textes ou une mauvaise maîtrise des paramètres techniques. Ces délais perturbent l’activité des services, font perdre patience au malade et paradoxalement, comme cela peut paraître, augmentent le coût du produit demandé et, il peut être déjà ancien quand il est livré.

Les agents de sécurité (qui dépendent de l’hôpital) insuffisamment formés, n’assurent ni la sécurité ni la fluidité de la circulation. La formation des infirmiers est stoppée, perturbant l’activité médicale. La restructuration de l’hôpital s’est arrêtée, un pavillon construit sur du remblai est toujours en activité. Des services se marchent sur les pieds, alors que d’autres sont vastes et fonctionnement en dehors des normes internationales, des chantiers existent partout avançant au rythme de la tortue. Des services ont été refaits plusieurs fois, alors que le service de diabétologie, en état d’insalubrité, (ce qui est une honte pour l’Algérie indépendante) attend toujours le bon plaisir de l’administration.
Le manque de civisme est évident, il est le fait de tout le monde y compris des malades, qui, parfois, bouchent des toilettes et les tuyaux d’évacuation, aidés en cela par des gardes-malades qu’on tolère par manque d’infirmiers et qui sont la cause de la détérioration du matériel et des désagréments et qui, par leur interférence sont la cause de différends entre malades et personnel soignant.

Les visiteurs sont partout : dans les salles, au niveau de la réanimation, jusqu’à une heure tardive de la soirée et les interpeller c’est s’exposer à des insultes et parfois même à des agressions. Des journalistes, parfois manipulés n’hésitent pas à discréditer l’hôpital et jeter l’opprobre sur le personnel médical et l’exposent à des poursuites judiciaires, sans prendre la précaution de bien s’informer. Ces heurts et malheurs font qu’aujourd’hui Mustapha n’a plus son aura d’antan et malgré de solides équipes qui exercent encore, nous sommes très peu présents dans les congrès et nos publications sont rarissimes.
Beaucoup de malades, humbles et décideurs, qui accouraient vers nous, ne viennent plus à Mustapha préférant solliciter les services d’autres hôpitaux qui les accueillent dans un meilleur environnement et avec plus d’humanisme.

Par la faute d’une administration timorée, manquant d’imagination, souvent dépassée, d’un corps médical désabusé et dévalorisé, un manque de civisme de la société civile, des patients eux-mêmes, des pouvoirs publics (APC, wilaya d’Alger, sûreté urbaine, médias) Mustapha a perdu son aura et il est douloureux de dire, oui il est en déclin, oui il est en danger, il importe de tout faire pour le sauver alors qu’il est encore temps. Nous avons le devoir d’accueillir ces malades, qui arrivent à nous souvent après de multiples péripéties, rejetés parfois par d’autres structures, demandant à être pris en charge dans un cadre agréable et humain qui puisse leur faire oublier quelques temps leur souffrance et faire naître en eux l’espoir d’un mieux être et pourquoi pas la guérison.

Pour cela, on doit dépasser le seuil de dénonciation et s’armer d’audace pour obtenir une authentique mobilisation aux côtés des soignants, qui trouveront, à travers ce témoignage, une considération à la hauteur de la valeur et de la compétence de leur investissement.
La crise de l’hôpital nous interpelle, elle demande une réflexion exigeante et d’envisager des solutions justifiées nécessaires et possibles. Cette crise doit être considérée dans le cadre le plus large des sensibilités de notre société.
Elle rend indispensable de créer les conditions d’une analyse pluraliste constructive, en y associant toutes les parties concernées : autorités administratives de l’établissement, autorités locales (APC, APW, sureté urbaine) et les citoyens. Cette réflexion devra effacer ce sentiment d’incompréhension et parfois le mépris que le corps soignant éprouve devant certaines prises de position inconsidérées ou des mesures excessives. Elle doit sur le plan des soins nous sublimer pour nous substituer aux irrespects et aux renoncements à l’égard des personnes malades qui ne s’en remettent qu’à nous.

L’hôpital est l’affaire de tout le monde. Il doit être au centre des préoccupations de la cité pour accomplir ses évolutions et ses transformations, lorsqu’elles sont justifiées. Il faut considérer notre mission comme une fonction sociale et donc une mission éminemment politique. Une telle option engage vers des choix où chacun est comptable et n’aura pas à emprunter aux institutions les voies parfois contestables qui affectent la nature des soins. D’ailleurs, il n’est pas rare de constater que certains administrateurs, dans leur action, sont proches des soignants et plus responsables que ceux qui, dans notre société, exigent tout de l’hôpital, sans apporter leur contribution de citoyen. Nos hôpitaux sont en danger, c’est l’intérêt de tous et l’affaire de chacun.
Concernant l’hôpital Mustapha, l’établissement emblématique de l’Algérie, pour y avoir travaillé pendant plus de 40 ans, il suffit de quelques décisions et initiatives pour le sauver et le rendre performant. Il doit être géré par une administration qui sort de sa léthargie et qui ne considère pas cette situation comme une fatalité.

Des mesures simples, qui ont fait leurs preuves, peuvent améliorer cet hôpital sur tous les plans. On peut obtenir très rapidement une circulation plus fluide, en utilisant de façon réfléchie les auxiliaires de santé chargés de la sécurité, en les formant et en les dotant de l’autorité nécessaire pour accomplir leur mission. Ils peuvent faire respecter l’ordre et la sécurité des citoyens et du personnel médical, ils peuvent diminuer le vol de médicaments et des instruments et rendre le pavillon des urgences plus sûr. Une station de taxis et des bureaux d’accueil (gérés par la société civile) seront les bienvenus.
Des actions audacieuses sont nécessaires, comme les délocalisations du service de stomatologie à Maherzi et de l’actuel pavillon des urgences dans le terrain où se trouvait l’ancienne administration du Métro ou la maison de la presse, dont certains de ses occupants ne sont pas contre (on mettrait moins de temps à se rendre aux services de Mustapha que de se rendre des urgences aux pavillons).

Mais cela ne suffit pas, il faut être lucide, et affirmer avec force que Mustapha a vécu, il s’est lézardé, il a été construit il y a presque 150 ans avec une architecture adaptée à l’époque, qui privilégiait les services pavillonnaires et conçu pour une certaine population qui ne dépassait pas 500 000 habitants. Le temps est venu de réaliser un hôpital moderne, construit sur des modules verticaux qui ont l’avantage de ne connaître aucun problème de circulation. En effet, tout est acheminé : les tubes, le linge, les médicaments, les instruments par des circuits automatiques et les résultats communiqués par voie informatique. Tous les hôpitaux, depuis 50 ans, sont construits sur ce modèle qui a en plus l’avantage de grouper des spécialités complémentaires dans le même noyau, une utilisation commune et rationnelle des moyens d’exploration, ce qui rend leur coût moindre. Il est à noter aussi que ces modules connaissent très peu de pannes, ce qui est un atout considérable.
La médecine est en pleine métamorphose. Il devient urgent et nécessaire que Mustapha opère sa mue aujourd’hui et sans attendre, car demain ce sera peut-être trop tard.
Source El Watan  

Kheir-Eddine Merad Boudia.

Cardiologue à l’hôpital Mustapha Bacha

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